L'illusion politique 2 :

Concevoir l'après-capitalisme
sans penser la technique

 mercredi 31 mai 
Le(s) commun(s) :
utopie ou alternative réaliste ?

avec Pierre Dardot, philosophe et essayiste
et Philippe Aigrain, informaticien, fondateur de La Quadratre du Net

IEP, Aix-en Provence (lieu sous réserve de confirmation)

Né avec Marx au XIXe siècle, le communisme est mort à la fin du XXe. Du moins le terme est-il tombé en désuétude quand, dans l’imaginaire collectif, il s’est retrouvé associé au funeste totalitarisme soviétique qui en avait fait sa doctrine. De même l’idéal communautaire hippie s’est effondré dès que l’hédonisme qu’il prônait a été « récupéré » par la cyberculture naissante [1]. Or voici qu’en réaction aux multiples spasmes du capitalisme financier, un mot fait surface : commun. Lentement mais sûrement, il se répand dans les cercles du droit, de l’économie, de la philosophie… et jusque dans des milieux  aussi différents que l’écologie radicale et la défense du logiciel libre. Ceci en même temps que, face à l’érosion du pouvoir d’achat, mais sans se baser sur la moindre théorie, des ménages recourent à internet pour promouvoir le travail collaboratif et mettre en commun leurs moyens (co-voiturage, co-location…),.

La multiplicité des théories et des pratiques est telle que le terme générique, quand il est employé, ne fait pas consensus : certains parlent de « communs » ou de « biens communs », d’autres, tout simplement,  du « commun ». Un enjeu , pourtant, fédère les approches : le partage des ressources selon des modalités se démarquant des deux grandes figures institutionnelles que sont l’état et le marché, dont l’association, bien qu’inefficace en termes écologiques et sociaux, assure encore la survie du capitalisme. Notons en passant que les théories sur le sujet sont nourries par des penseurs s’inscrivant aussi bien dans la tradition libérale (par exemple Ostrom) que dans l’héritage du marxisme (par exemple Hardt et Negri).

Certains en concluent que les individus peuvent désormais contourner l’entreprise et l’état et traiter directement entre eux. A les croire, nous en finirons bientôt avec « la verticalité » (la dépendance à l’égard de toutes les instances tutélaires : non seulement l’état et l’entreprise mais aussi l’école, les partis politiques, les syndicats, la presse mainstream…) ; tous les échanges deviendront « horizontaux » et conviviaux, les individus (devenus autonomes et responsables) s’organisant en réseaux grâce au « réseau des réseaux », ceci jusqu’à se permettre de remettre en cause le principe sacro-saint de la propriété (foncière comme intellectuelle).

Demandons-nous alors si cette mutation émerge bien d’en-bas et si elle n’est pas initiée discrètement par une nouvelle élite dirigeante, que Jacques Ellul qualifiait de « technicien » et dont les « géants du web » et les plateformes collaboratives constitueraient aujourd’hui l’ultime horizon. Faudrait-il souhaiter alors que l’on cesse de se conformer aux exigences du « monstre froid » (l’état) ou de la « main invisible » (le marché) si c’est pour se placer sous la coupe d’un Léviathan d’un nouveau type , la technique ?

De fait, pourquoi parle t-on si souvent de logiciel libre mais jamais d’homme libre ; de biens communs mais jamais d’esprit communautaire ? Si la fin promise de la complicité entre l’État et le marché constitue une avancée, en quoi sortirions-nous du matérialisme mortifère qui a fait le lit tant de l’étatisme que du libéralisme  ? In fine, le problème crucial est-il le capitalisme ? N’est-il pas plutôt l’idéologie qui le dope et l’entretient, le productivisme, et si cela ne résulte pas du fait qu’une immense majorité d’humains prend ses désirs de superflu pour des besoins vitaux.

 

[1]  Fred Turner : Aux sources de l’Utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence, C&F éditions, 2012