ROBOTS ET HUMAINS
partagent-ils les mêmes valeurs ?

Qu’est qu’un robot ? Un objet alliant mécanique, électronique et informa-tique et accomplissant pour nous, humains, de façon plus ou moins automatique, des tâches que nous jugeons physiquement pénibles, répétitives, voire dangereuses ; les effectuant mieux que nous ne le ferions ou en réalisant certaines dont nous sommes incapables.

Ce ne sont pas seulement nos muscles que les robots assistent mais nos cervaux, la plupart d'entre eux étant en effet dotés de facultés logiques leur permettant de simuler l'intelligencedialoguer avec nous (sommairement) et même  dialoguer entre eux. Dans les usines, ils réalisent des travaux avec plus de minutie et de rapidité que plusieurs d'entre nous le ferions réunis et à moindre coût. Des arguments économiques justifient donc leur expansion.

Dans ces conditions, quel est leur impact sur nos mentalités et nos comportements ? Pour mieux saisir la façon dont ils transforment notre quotidien et dont ils sont susceptibles de façonner notre avenir, un retour est nécessaire quant aux motivations qui ont été celles de nos ascendants, qui ont conçu et fabriqué les premiers d'entre eux.

 

 




La machine, ancêtre du robot.
De l'efficacité à la productivité.

 

 

Nos ancêtres ont toujours fabriqué de nouveaux outils pour optimiser leur travail, c'est même une caractéristique première de l'humain. Mais au XVIIIe siècle, pour faire face à l'urbanisation croissante, ils ont été contraints de repenser fondamentalement non seulement leurs outils mais le travail lui-même et son organisation. Pour le rendre plus efficace, ils l'ont parcellisé et ont recourru aux machines. Certains ont dû s'adapter à leurs exigences et à leurs cadences, d'autres ont été contraints de concevoir et fabriquer de nouvelles machines.

Produits de l'évolution de la société, les machines précipitent elles-mêmes cette évolution car les hommes sont fascinés par les résultats qu'elles permettent d'obtenir et ils érigent  la croissance économique en projet de société. La conception et la fabrication de nouvelles machines exigeant d'importants investissements (accumulation de capitaux), elles dopent sans cesse le capitalisme : le souci d'efficacité s'est mué en impératif de rentabilité.

Le progrès technique est le moteur du capitalisme. Nécessitant peu de concepteurs mais beaucoup d'exécutants, il est la cause de la prolétarisation de toute une partie de l'humanité, donc d'importantes inégalités sociales (sans compter les innombrables nuisances écologiques). Toutefois, comme une majeure partie de l'humanité voit en lui le moyen d'accéder à toujours plus de confort matériel, il n'est nullement soumis à la critique tandis que, sporadiquement, les mouvements sociaux contestent le capitalisme. L'effet occultant la cause, l'idéologie technicienne agit depuis l'inconscient, elle demeure un impensé.

 

 




Automation : les machines assurent des tâches
Robotisation : elles prennent des décisions

 

 

Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, la machine n'est plus aussi éprouvante qu'au temps de Zola et de Germinal (du moins dans nos contrées car, du fait des délocalisations, le prolétariat reste fortement présent dans des pays où le droit du travail et même les droits de l'homme sont bafoués). Couplée à l'ordinateur, une même machine permet à la fois de concevoir et fabriquer des pièces.

L'aide à la fabrication elle-même ne cesse de se perfectionner (sous le nom de cobotique) tandis qu'intervient la robotique : l'ouvrier n'est plus assisté mais purement et simplement remplacé : des milliers d'emplois sont supprimés par des automates, d'autres se créent, consacrés à la conception de nouveaux robots, qui pourront cette fois non seulement effectuer des tâches en l'absence d'humains (selon des consignes préalablement programmées) mais apprendre par eux-mêmes et prendre des initiatives.

 

 




Automation : les machines assurent des tâches
du robot industriel au robot domestique

 

 

De nouveaux emplois se créent, en effet, car la robotique s'étend désormais à toutes les activités humaines : non plus seulement celles liées au travail mais celles liées à la vie privée. De même que son cousin, le robot industriel, a dévalorisé bon nombre de métiers, le robot domestique  dévalue des activités autrefois considérées comme  vertueuses, comme  enseigner à un enfant ou tenir compagnie à une personne âgée.

Logiquement, il devrait nous questionner : que devrons-nous faire un jour pour gagner notre vie que lui-même ne saura pas faire ? Or, bien qu'occupant une place centrale dans notre imaginaire collectif et bien que le marché mondial de la robotique explose, très peu d'individus se demandent s'il ne remet pas en question les fondements même de l'humanité et si le rapport d'influence n’est pas en train de s’inverser, le robot devenant un modèle pour l’homme ? 

Ses effets sont certes discutés, car ils sont spectaculaires, mais les causes de son développement sont occultées, tant il méduse la plupart de nos contemporains. Au point de leur faire éprouver un complexe d'infériorité, que le philosophe Günther Anders nomme honte prométhéenneLes plus "honteux" d'entre eux, les transhumanistes, ne supportent plus leur condition de mortels : ils espèrent profiter sans cesse davantage des "avancées"  technologiques pour repousser leurs limites. Délires ?... Sans doute, mais ces technoprophètes ont au moins le mérite d'exprimer tout haut les désirs profonds d'une immense majorité. 

 

 




Le robot androïde à l’image de l’homme,
l’homme-cyborg à l’image du robot.

 

 

L'androïde et le cyborg sont deux grandes figures émergentes des blockbusters étatsuniens, principaux vecteurs de la propagande technolâtre contemporaine. Or si l'homme est impressionné par le robot, ce n'est pas parce qu’il est, sur plusieurs points, moins performant et efficace que lui mais parce qu'il érige la performance et l’efficacité, en valeurs suprêmes.

Bien que le robot marque une mutation de l'humanité sans précédent, il n'en est jamais question dans les débats politiques, totalement englués dans les querelles partidaires. Quand une société de conseil prévoit la suppression de trois millions d’emplois d’ici 2025 et leur remplacement par des robots puis qu'high tech lui-même on s'en inquiète, qui cela intéresse t-il ?

Les politiques baignant dans l'illusion n'ont plus d'autre refuge que le Spectacle ; les "intellectuels" sont devenus des experts se confinant chacun dans leur pré carré (leur champ de recherche comme ils disent), incapables de penser globalement les situations: ils prenent acte de la révolution numérique comme le ferait un huissier procédant à un constat : sans prendre la peine de démystifier le terme "révolution". Au final, une immense majorité d'humains se comporte comme la grenouille que l'expérimentateur a placé dans une casserole d’eau froide et qui, après que celui-ci ait progressivement chauffé l'eau, ne trouve plus la force de s'échapper quand la température est devenue bouillante : ramollis, les esprits ont fini par bouillir. Comme l'avait pronostiqué Jacques Ellul dans les années 1990, le conformisme constitue une nouvelle forme de totalitarisme, celui du système technicien.

Alors que nous sommes déjà contraints de dialoguer avec des robots, bon nombre de nos congénères sont prêts à leur déléguer quantités de décisions, et non des moindres. On le voit non seulement dans le domaine de la finance avec l’algo trading mais dans celui de l'ingéniérie militaire, où l'on confie à de simples drones le droit de vie et de mort sur nos semblables.

Très peu d'humains osent poser la question  « tout cela est-il bien raisonnable ? » et a fortiori y répondre par la négative. Au sein de notre association, toutefois, nous tentons de démontrer les raisons de ce processus de déresponsabilisation et, en plus de cette question, nous en posons deux autres : "les humains pourraient-ils un jour déployer autant de talent et d'énergie en matière d'éthique qu'ils en déploient aujourd'hui en matière d'électronique ?" Quelles valeurs sauraient-ils redéployer alors, face à celle que leur imposent désormais leurs innombrables prothèses : l'efficacité maximale en toutes choses ?"

  • Croire, comme nos pères l’ont encore fait, que des machines peuvent et doivent nous remplacer et que leur travail peut et doit remplacer le nôtre est totalement obsolète. Là où nous travaillons, nous ne travaillons la plupart du temps pas « encore » mais « à nouveau » : nous remplaçons en fait les machines.

    Günther Anders, Briseur de machines, 1987 (extrait complet, Cairn)

  • Notre programme comprend trois thèmes, donnant lieu chacun
    à un séminaire (réservé aux adhérents de l'association) et une
    conférence-débat (ouverte au public, en janvier, mars et juin).
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